Les matériaux ont-ils une mémoire ?

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La plupart des matériaux que j’utilise ont déjà eu une première vie.

Ils proviennent d’une maison en rénovation, d’un ancien chantier, d’une salle de bains démontée, d’un stock oublié ou sont confiés par des personnes qui ne savent plus quoi en faire. Certains portent des éclats, des rayures ou des traces d’usure. D’autres semblent presque neufs.

Ces matériaux pourraient être remplacés par des carreaux neufs. Pourtant, je continue de privilégier ceux qui ont déjà traversé le temps.

Ce choix ne relève pas uniquement du réemploi.

Il est lié à une question qui traverse ma pratique : un matériau conserve-t-il quelque chose de ce qu’il a vécu ?

Je ne parle pas ici de mémoire au sens scientifique. Je parle de ce qui se dépose silencieusement dans les choses : les gestes qu’elles ont accompagnés, les espaces qu’elles ont habités, les histoires dont elles ont été les témoins.

Lorsque je récupère des matériaux, je récupère souvent bien plus que de la matière.

Je récupère des récits.

Il m’arrive que les personnes qui me les confient racontent leur origine : une cuisine familiale, une maison quittée après plusieurs décennies, un chantier réalisé avec un proche, un projet jamais terminé. D’autres fois, je ne sais presque rien d’eux.

Cette part d’inconnu m’intéresse tout autant.

Elle laisse au matériau la possibilité de raconter une autre histoire.

Dans une de mes œuvres installée à Bayonne, certains fragments proviennent de la réserve d’une artiste qui déménageait après de nombreuses années passées dans son atelier. Pendant que nous remplissions les cartons, elle me parlait de transmission, de création et du désir d’ouvrir un nouveau chapitre de sa vie.

Quelques semaines plus tard, ces carreaux devenaient la lumière d’une mosaïque évoquant l’accès au savoir et la transmission.

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Je n’ai pas cherché à illustrer son histoire.

Pourtant, il est difficile de ne pas voir une forme de continuité entre ce qu’elle transmettait ce jour-là et ce que les matériaux sont devenus.

Ces correspondances apparaissent souvent après coup.

Elles ne sont jamais programmées.

Travailler avec des matériaux de seconde vie transforme aussi ma manière de composer.

Contrairement à une palette de carreaux neufs, parfaitement calibrés, les matériaux récupérés imposent leurs contraintes. Les formats sont variés, les couleurs parfois limitées, certaines pièces sont ébréchées ou présentent des irrégularités.

Plutôt que de lutter contre ces différences, je les intègre à la composition.

La création devient une négociation permanente avec la matière.

Elle demande d’observer ce que chaque fragment rend possible, plutôt que de chercher à lui faire dire ce qui était prévu.

Cette manière de travailler rejoint ma réflexion sur les fissures.

Une fissure est souvent perçue comme une perte.

De la même manière, un matériau récupéré est parfois considéré comme un matériau diminué, parce qu’il a déjà servi.

J’y vois au contraire un potentiel.

Son histoire ne limite pas ses possibilités ; elle les enrichit.

Le réemploi est aujourd’hui largement associé aux enjeux environnementaux, à juste titre. Cette dimension est importante dans ma pratique, mais elle n’en constitue pas le point de départ.

Ce qui m’intéresse avant tout, c’est la capacité d’un matériau à relier plusieurs temporalités.

Dans une même mosaïque peuvent cohabiter un miroir ayant appartenu à une maison, un carreau provenant d’un ancien chantier, une pâte de verre contemporaine et un fragment façonné spécialement pour le projet.

Le temps cesse alors d’être linéaire.

Il devient une matière de composition.

Cette attention portée aux matériaux dialogue naturellement avec les lieux dans lesquels j’interviens.

Un territoire est lui aussi constitué de strates : architecturales, historiques, sociales, sensibles.

Créer une œuvre in situ consiste à écouter ces différentes couches et à les faire dialoguer avec une création contemporaine.

Les matériaux deviennent alors des passeurs.

Ils relient un passé, un présent et un avenir.

Ils relient aussi des personnes qui ne se rencontreront peut-être jamais, mais dont les gestes coexistent désormais dans une même œuvre.

Je ne cherche pas à préserver les matériaux comme des reliques.

Je préfère les voir continuer leur chemin.

Changer de fonction.

Changer de contexte.

Changer de regard.

La mosaïque rend ces transformations visibles.

Chaque fragment conserve son individualité tout en participant à un nouvel ensemble.

Peut-être est-ce cela qui me touche le plus dans ce médium.

Sa capacité à montrer que rien ne disparaît complètement.

Les matières se transforment.

Les lieux évoluent.

Les usages changent.

Les histoires se croisent.

Et, parfois, quelques fragments suffisent à révéler ces continuités silencieuses.

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